Pour un artiste, écrire un texte de présentation sur la peinture d’une amie que l’on connaît depuis quinze ans et dont on a suivi le parcours artistique, est un exercice périlleux. J’ai accepté cette tache avec plaisir pour saluer le courage, le travail et la persévérance, qu’il a fallu à Sophie Delaunoy pendant toutes ces années, pour franchir la distance entre la peinture «passe-temps» et le devenir de peintre.
Ceux qui pensent que peindre est une chose naturelle et spontanée se trompent. Il ne suffit pas de prendre une toile blanche, de l’installer sur un chevalet et de préparer ses couleurs, pour faire surgir de la surface un univers singulier, un espace différent, parallèle. Un espace où la question de la ressemblance ou de la vraisemblance n’est que très secondaire. Un espace où priment les exigences internes du tableau, la distribution des formes, des couleurs et leurs justes relations. Alors les surfaces s’organisent, se nouent et se cristallisent pour peut-être faire naître une œuvre capable de bouleverser la façon de voir et de penser du spectateur. Pour l’inviter au voyage intérieur.
Il y a quelques années, lorsque j’ai vu les toiles figuratives inspirée par des fragments de sculptures en bois peint trouvées dans des églises Bretonnes, j’ai su que Sophie Delaunoy était «entrée en Peinture». Des angelots et des statues de saints dix-huitièmes, lui avaient servi de prétextes pour réaliser une série de tableaux jubilatoires et vivants, tout à fait contemporains. Chacun pouvait y ressentir le plaisir qu’elle avait pris à les peindre.
Aujourd’hui en regardant les peintures récentes, plus allusives de Sophie Delaunoy : des suggestions de silhouettes humaines alignées comme les idéogrammes mystérieux d’un alphabet inconnu, le spectateur saisit qu’il s’agit d’images chargées de sens et de travail et dans le même temps il peut en réaliser la fragilité. Des alignements de figures colorées émergent d’un espace pictural où fond et formes sont étroitement liés.
Dans ces tableaux, l’arrière plan n’est pas un fond, un vide résiduel neutre : les formes interstitielles qu’il découpe, résonnent et s’imbriquent avec les figures pour former un ensemble homogène et cohérent. Sophie Delaunoy a compris l’essence de cette pensée de Georges Braque, qui disait que « le plus difficile en peinture n’était pas de peindre les choses mais « l’entre–deux » des choses.
Une qualité de ce travail réside dans l’économie des moyens et le choix d’harmonies colorées lumineuses simples. Les contrastes y sont francs : couples de complémentaires, chaud–froid ou contraste de qualité. Des recouvrements successifs laissent parfois transparaître les traces des étapes précédentes, comme si le tableau nous racontait l’histoire de sa genèse. Les remises en question, les doutes, les repentirs et les incertitudes du peintre s’y laissent parfois deviner.
Nietzsche écrivait que l’art n’a pas besoin de certitude. Il n’a pas à se préoccuper de savoir où il va. Il va vers son but, de lui-même et simplement, parce qu’il est porté à s’élancer, à se déployer.